LBP · Liban

La livre libanaise, une histoire au fil du cèdre

Des monnaies de Tyr et de Sidon aux billets de la Banque du Liban : ports antiques, souveraineté et mémoire quotidienne.

Un cèdre sur une pièce, un port sur un billet, un nom de banque qui change : la livre libanaise raconte bien davantage que ses crises. Pour comprendre son histoire, suivons les objets, les ateliers et les institutions qui ont donné forme à la monnaie.

01 / Histoire de la livreAvant la livre : les monnaies des ports phéniciens

Sur la côte orientale de la Méditerranée, la monnaie possède une histoire bien antérieure au Liban contemporain. Tyr, Sidon et Byblos furent des cités avec leurs institutions, leurs cultes et leurs réseaux marchands. Leurs monnaies ne sont pas les premières « livres libanaises » : elles appartiennent à des sociétés différentes, sur un territoire dont les frontières ont profondément changé. Cette distinction permet de découvrir leur richesse sans fabriquer une continuité nationale de vingt-cinq siècles.

La galerie numismatique de la Banque du Liban conserve des pièces remontant au Ve siècle avant notre ère. Argent, bronze et or racontent des usages distincts : grandes transactions, paiements ordinaires, réserves de valeur. Dans une économie où le métal compte, la masse et la qualité d’une pièce importent autant que son image. Un nom comme shekel appartient d’abord au vocabulaire des poids ; le collectionneur doit donc toujours préciser la cité, l’époque et le type monétaire.

Les motifs rendent visibles les appartenances politiques et religieuses. Navires, divinités, animaux ou insignes royaux inscrivent les échanges dans l’univers d’une cité et des pouvoirs qui la dominent. Une légende ne sert pas seulement à décorer : elle permet d’identifier une autorité, de lire une revendication et, quelquefois, de dater la frappe. [1]

Monnaie d’or antique de Tyr, tête féminine voilée portant une couronne de tours.
Tyr, 104–103 av. J.-C. : tête de Tyché sur une monnaie d’or conservée au Bode-Museum de Berlin. Le catalogue du musée la classe comme un double shekel.RomanDeckert · Own work · Wikimedia Commons · CC BY-SA 4.0 · JPEG optimisé.

La monnaie d’or de Tyr reproduite ici, datée de 104–103 avant notre ère dans le catalogue du Münzkabinett de Berlin, présente une tête féminine coiffée d’une couronne de tours : Tyché, personnification protectrice de la cité. Le visage et les remparts réunissent dans une même image la communauté et sa protection. L’appellation « double shekel » est celle de ce catalogue, et ne doit pas faire confondre cet objet avec les célèbres shekels d’argent au portrait de Melqart. [2]

02 / Histoire de la livreDes ateliers antiques aux monnaies impériales

Les changements de pouvoir n’effacent pas instantanément les traditions locales. Un bronze frappé à Tyr en 94–95 de notre ère, conservé au British Museum, associe encore Héraclès-Melqart à une massue et à des lettres phéniciennes signifiant « de Tyr ». Il relève pourtant du monde provincial romain sous Domitien. La pièce porte aussi une contremarque en forme de coquillage : une petite empreinte ajoutée sur un objet déjà frappé. [3]

Ce cas montre pourquoi l’atelier est une information essentielle. Tyr peut être le lieu de fabrication d’une monnaie sans être un État indépendant. Le pouvoir qui autorise la frappe, les images conservées par la ville et la communauté qui utilise la pièce ne se superposent pas nécessairement. Au musée de la Banque du Liban, un bronze de Sidon sous Trajan, daté de 117, fait apparaître Cadmos sur une proue : le passé mythique de la cité continue de circuler dans l’Empire. [1]

Les collections libanaises suivent ensuite les périodes byzantine, arabe et islamique, ainsi que les royaumes croisés. Il serait trompeur de les réduire à une simple liste d’occupants : chaque période modifie aussi les langues de la monnaie, ses unités et les circuits d’échange. Le passage des effigies aux inscriptions, la diversité des métaux et la coexistence de numéraires constituent autant de sujets d’observation. Ces objets sont les prédécesseurs territoriaux de la livre, sans former une succession de conversions calculables jusqu’à elle. [1]

03 / Histoire de la livreLa livre avant la livre : le legs ottoman

Du début du XVIe siècle à la Première Guerre mondiale, les territoires du Liban actuel appartiennent au monde ottoman. Leur histoire monétaire est celle d’une région intégrée à un vaste empire, avec ses pièces d’or, d’argent et de cuivre, puis ses billets. Les monnaies métalliques et le papier ne s’imposent pas de la même manière : la valeur intrinsèque d’une pièce et la promesse portée par un billet reposent sur des formes de confiance différentes.

La collection ottomane du musée de la Banque du Liban présente notamment des billets utilisés entre 1861 et 1918. Leur taille, leur écriture et leur composition permettent de suivre le développement du papier-monnaie. Le nom de l’émetteur devient central : posséder du papier signifie accepter qu’une institution, plutôt que le seul poids d’un métal, garantisse le paiement. [1]

Le vocabulaire traverse ces changements. En arabe, la livre libanaise est la līra lubnāniyya ; en français, la « livre » ; en anglais, le Lebanese pound. Ces termes appartiennent à une famille ancienne de noms liés à la livre de poids et aux traditions monétaires méditerranéennes. Ils ne prouvent pas une origine britannique de la monnaie libanaise. À la fin de la domination ottomane, la livre turque précède la circulation de la monnaie égyptienne, elle-même liée à la sterling, puis les émissions sous mandat français. [4]

04 / Histoire de la livre1919–1939 : une monnaie partagée, un nom libanais

La fin de l’Empire ottoman transforme les moyens de paiement. La monnaie égyptienne circule d’abord sous les autorités alliées. Puis la France confie l’émission à la Banque de Syrie, établissement lié à la Banque ottomane. Les premières émissions de cette nouvelle phase remontent à 1919 ; le dispositif monétaire du mandat est établi en 1920. Il faut distinguer la date inscrite sur un billet, son émission effective et les textes organisant son cours légal. [4] [5]

En 1924, une convention organise le privilège d’émission de la Banque de Syrie et du Grand-Liban. Les séries destinées au Grand-Liban et à la Syrie participent d’un même système. Une livre correspond à vingt francs français, avec un mécanisme de remboursement en francs : le mot « livre » ne signifie donc pas qu’il s’agit d’une fraction de sterling. Les pièces de 1924 et les billets portant le nom du Grand-Liban donnent à cette organisation une présence matérielle. [5]

Billet d’une livre de 1925, impression brune et orangée, inscriptions et signatures arabes.
Une livre, 1925, Banque de Syrie et du Grand-Liban : inscriptions arabes, encadrement ornemental et signatures.Banque de Syrie et du Grand-Liban · BANK NOTE MUSEUM · Wikimedia Commons · Public domain · PD-Lebanon · JPEG optimisé.

Le billet d’une livre de 1925 reproduit ci-dessous montre l’importance du nom de l’établissement et des inscriptions. L’objet fournit une réponse simple à une confusion fréquente : des billets destinés au Liban existent bien avant la création de sa banque centrale. Une banque disposant d’une concession d’émission peut remplir cette fonction sans être la future institution nationale.

La convention de 1937 prépare une émission libanaise séparée, dans une organisation où les monnaies restent utilisables de part et d’autre. La dénomination « Banque de Syrie et du Liban » apparaît en 1939 dans la succession des émetteurs. Le processus n’est donc pas réductible à une naissance unique en 1924 : noms, garanties et institutions évoluent par étapes. [5] [1]

05 / Histoire de la livreLes piastres : le petit métal de la vie quotidienne

La livre se divise en cent piastres. Cette relation, simple sur le papier, rend possible un numéraire très varié : on peut payer une fraction de livre avec une petite pièce, ou conserver une somme plus importante sous forme de billet. Les valeurs se comprennent les unes par rapport aux autres. Vingt pièces de cinq piastres représentent une livre ; quatre pièces de vingt-cinq piastres également.

La pièce de cinq piastres de 1924 associe des inscriptions en français et en arabe. La face au cèdre porte la mention « Grand Liban » ; l’autre précise la valeur. Le millésime et la mention territoriale permettent de la rattacher au Grand-Liban. Le cèdre remplace ici le portrait d’un souverain. Pour identifier correctement un exemplaire, on doit examiner ses deux faces : le nom de l’État, la valeur et la date peuvent être répartis entre elles. Les deux photographies permettent de confronter directement le symbole territorial à la valeur de paiement. [6]

Face d’une pièce de 1924 au cèdre, portant la mention Grand Liban.
Cinq piastres, Grand-Liban, 1924 : face au cèdre, avec le nom du territoire en français et en arabe.Padres Hana · Own work · Wikimedia Commons · CC BY-SA 4.0 · JPEG optimisé.
Face de la pièce de cinq piastres de 1924 indiquant sa valeur en français et en arabe.
La même valeur de cinq piastres, millésime 1924 : face indiquant la dénomination. Les deux photographies proviennent de la même contribution ; elles sont présentées séparément.Padres Hana · Own work · Wikimedia Commons · CC BY-SA 4.0 · JPEG optimisé.

La fabrication mérite elle aussi d’être distinguée de l’émission. L’État ou la banque décide d’un système ; un atelier réalise les pièces. Les archives françaises de la Monnaie documentent des dossiers « Syrie (Grand Liban) », notamment la fabrication et l’émission de pièces d’argent de dix, vingt-cinq et cinquante piastres en 1929–1930. Cette trace d’atelier replace les monnaies dans les commandes industrielles et administratives du mandat. Elle ne permet pas d’attribuer à Paris, sans examen individuel, chaque émission ultérieure. [7]

Pour le lecteur d’aujourd’hui, les piastres rappellent surtout une échelle de prix disparue. Une subdivision peut subsister dans la définition d’une unité alors que l’inflation l’a retirée des transactions ordinaires. Il faut donc distinguer le système de compte de l’usage réel des petites pièces. [8]

06 / Histoire de la livre1941–1964 : construire une souveraineté monétaire

La Seconde Guerre mondiale modifie les liens extérieurs de la monnaie. En 1941, après l’intervention alliée au Levant, la référence à la sterling remplace celle du franc dans l’organisation décrite par la Banque du Liban. Puis l’indépendance de 1943 ouvre un nouveau chapitre politique. Elle ne fait pas disparaître immédiatement la banque concessionnaire ni les billets antérieurs. [4]

L’accord monétaire franco-libanais de 1948 et la loi du 24 mai 1949 détachent la monnaie nationale du franc français. Cette séquence compte autant que les changements de drapeau : elle concerne la manière dont la livre est garantie et insérée dans les échanges internationaux. La souveraineté monétaire se construit par des actes juridiques et des capacités institutionnelles, pas uniquement par une nouvelle image imprimée. [4]

Billet d’une livre libanaise de la Banque de Syrie et du Liban, avec un port, une forteresse et une barque.
Une livre datée de 1964, Banque de Syrie et du Liban : identifier l’émetteur importe autant que lire la date, mais ne remplace jamais la lecture de l’émetteur.Banque de Syrie et du Liban · BANK NOTE MUSEUM · Wikimedia Commons · Public domain · PD-Lebanon · JPEG optimisé.

Un billet daté de 1964 fournit un excellent exercice de lecture. L’exemplaire d’une livre présenté ici porte encore le nom de la Banque de Syrie et du Liban. Le millésime ne suffit donc pas à faire de tout billet de cette année une émission de la Banque du Liban. Pour l’identifier, il faut lire l’émetteur, puis comparer le type, les signatures et la date précise. [9]

Le Code de la monnaie et du crédit de 1963 établit la Banque du Liban ; l’institution commence ses opérations le 1er avril 1964. Ces deux dates répondent à deux questions différentes : quand la banque est-elle fondée juridiquement, et quand commence-t-elle à fonctionner ? Dans l’histoire de la livre, cette distinction marque le passage du privilège concédé à une banque à l’émission exercée par la banque centrale nationale. [10]

07 / Histoire de la livreLes premiers billets de la Banque du Liban : un pays à regarder

En 1964, la Banque du Liban émet des billets de une, cinq, dix, vingt-cinq, cinquante et cent livres. La série constitue un ensemble lisible : les petites coupures permettent les paiements courants ; les plus grandes concentrent davantage de valeur. Les mêmes nombres, observés plusieurs décennies plus tard, ne correspondent plus aux mêmes achats. L’intérêt historique d’un billet ne se mesure donc pas à sa seule valeur faciale. [11]

Le revers de cent livres de 1964 reproduit ici met en scène un grand cèdre devant un paysage de montagne. L’arbre du premier plan, les reliefs lointains et l’encadrement gravé transforment la feuille en paysage patrimonial. À côté des sites antiques présents dans d’autres types de billets, la montagne donne ici une autre forme à la représentation du pays. On ne regarde pas seulement un décor : on regarde le choix d’un héritage partagé. [12]

Revers du billet de cent livres de 1964, avec un grand cèdre et un paysage de montagne.
Cent livres, 1964, Banque du Liban, revers : un cèdre se détache devant les montagnes. Le nom du nouvel émetteur apparaît en haut.Banque du Liban · Banknote museum · Wikimedia Commons · Public domain · PD-Lebanon · JPEG optimisé.

Ces billets se lisent à plusieurs niveaux. Le grand chiffre permet une reconnaissance rapide ; le nom de la banque affirme la responsabilité d’émission ; les signatures et les dates situent l’objet dans une série. Les détails très fins de la gravure ont une fonction esthétique, mais contribuent aussi à rendre l’imitation plus difficile. L’image publique et la fabrication sécurisée se rencontrent sur une même surface.

Le choix des monuments et des paysages offre en outre une manière de représenter le pays sans faire dépendre toute la série du portrait d’un dirigeant. Pour une population dont les appartenances sont multiples, le patrimoine peut constituer un vocabulaire commun. Cette lecture est une interprétation iconographique : elle ne prétend pas attribuer aux concepteurs une intention politique précise qui ne serait pas documentée.

08 / Histoire de la livre1975–1994 : la guerre et le changement d’échelle

La guerre civile, de 1975 à 1990, bouleverse les lieux d’échange, les revenus et les relations bancaires. Il faut toutefois éviter d’imaginer une courbe monétaire uniforme pendant quinze ans. L’érosion de la livre s’aggrave particulièrement dans les années 1980 ; les repères de prix et les habitudes de paiement se transforment. La monnaie reste un objet quotidien, jusque dans une société traversée par la violence.

La succession des coupures matérialise ce changement. Deux cent cinquante livres apparaissent en 1978 ; cinq cents et mille livres en 1988 ; dix mille livres en 1993 ; puis cinq mille, vingt mille, cinquante mille et cent mille livres en 1994. Cette chronologie officielle est plus instructive qu’une seule formule sur « l’effondrement » : elle montre le moment où le système de billets doit accueillir des paiements nominaux plus élevés. [11] [10]

Émettre une coupure plus importante ne crée pas, à elle seule, le phénomène qu’elle accompagne. Cela peut rendre les paiements plus maniables lorsqu’un nombre croissant de petites coupures devient nécessaire. Inversement, l’existence d’un billet de cent mille livres ne permet pas de déduire ce qu’il achète : il faut connaître la date, les prix et la situation monétaire.

Le dollar prend une place importante dans les pratiques d’épargne, de compte et de paiement. Ces usages ne suppriment pas mécaniquement la livre. Une monnaie nationale et une monnaie étrangère peuvent coexister, avec des fonctions qui varient selon les transactions. C’est cette coexistence, plutôt qu’un remplacement instantané, qui prépare l’histoire monétaire de l’après-guerre. [13]

09 / Histoire de la livreLa reconstruction : de grandes valeurs et le cèdre

Dans les années 1990, la reconstruction s’accompagne d’un nouvel environnement monétaire. La série de grandes coupures introduite en 1993–1994 offre des valeurs adaptées aux prix de l’époque. Parallèlement, des pièces libellées directement en livres prennent le relais des petites valeurs anciennes : cent, deux cent cinquante et cinq cents livres figurent dans les émissions de 1995, cinquante livres en 1996, vingt-cinq en 2002. [14]

La pièce de deux cent cinquante livres de 2000 et celle de cinq cents livres de 2009 montrent le cèdre. Son dessin ramassé et ses branches étagées se reconnaissent à petite échelle. Un symbole qui fonctionne sur un drapeau doit ici rester lisible sur un petit disque métallique, malgré les reflets et l’usure. La simplification du motif est donc un choix de fabrication autant qu’un geste emblématique. [15]

À partir de la fin de 1997, le cours officiel de référence se fixe à 1 507,5 livres pour un dollar. Pendant plus de vingt ans, cet ancrage fournit un repère pour les prix et les contrats. Le pays demeure néanmoins très dollarisé : stabilité du cours affiché et emploi du dollar ne s’excluent pas. Les banques, les finances publiques et la banque centrale entretiennent des liens étroits qui seront au cœur de la crise suivante. [13]

Pour comprendre cette époque, il faut regarder ensemble les objets et les institutions. La pièce porte un symbole de continuité ; le billet facilite un paiement ; le cours fixe organise une promesse de stabilité. Ces trois éléments parlent de confiance, mais ils ne la garantissent pas de la même manière.

10 / Histoire de la livre2013–2015 : quand les billets commémorent

Les émissions commémoratives donnent au papier-monnaie un autre rythme que celui des paiements ordinaires. Entre 2013 et 2015, la Banque du Liban consacre trois billets de cinquante mille livres à des anniversaires : les soixante-dix ans de l’indépendance en 2013, les cinquante ans de la banque centrale en 2014 et les soixante-dix ans de l’armée en 2015. Ils sont fabriqués sur polymère, un support synthétique distinct du papier traditionnel. [16]

Le premier relie l’indépendance à la citadelle de Rachaya et au drapeau. Le second représente les bâtiments de la Banque du Liban : l’institution devient elle-même le sujet du billet. Le troisième met en scène l’armée. Les trois objets n’ont donc pas seulement une date différente ; ils choisissent chacun une forme de mémoire collective. Une coupure commémorative mérite d’être identifiée par son événement, son année et son support, en plus de sa valeur.

Le billet de 2014 fournit aussi un exemple précis de collaboration industrielle. Dans son communiqué du 9 avril 2014, De La Rue décrit un billet réalisé sur son support Safeguard, avec une fenêtre transparente portant un cèdre dont l’encre change de couleur selon l’inclinaison. La sécurité ne repose plus uniquement sur la complexité d’une gravure : elle mobilise les propriétés optiques du matériau. [17]

Ces émissions de collection ne signifient pas que tous les billets libanais sont devenus des billets en polymère. Leur intérêt est justement d’articuler une occasion particulière, une iconographie et une technique. Le catalogue officiel permet de les distinguer des séries ordinaires sans les confondre avec une refonte générale de la monnaie.

11 / Histoire de la livreDepuis 2019 : la valeur du billet et l’accès à l’épargne

La crise ouverte en 2019 touche simultanément la monnaie, les banques et les finances de l’État. L’accès aux dépôts est restreint tandis que la livre perd une grande partie de sa valeur sur le marché. Pour les ménages, le problème est double : un revenu en livres achète moins de biens, et un solde bancaire n’est pas nécessairement disponible en espèces. Un dollar inscrit sur un compte soumis à restrictions et un dollar en billets ne sont plus des moyens de paiement équivalents dans la pratique. [13]

Les taux multiples rendent les comparaisons particulièrement difficiles. Le passage du taux officiel à quinze mille livres pour un dollar, en février 2023, ne résume pas les cours réellement appliqués à toutes les transactions. L’annexe du rapport du FMI de 2023 distingue notamment le cours officiel, les opérations autorisées sur Sayrafa et le marché. Indiquer un chiffre sans préciser son usage peut ainsi donner une image fausse de la crise. [18]

La chronologie doit aussi laisser place aux évolutions. En mai 2024, les services du FMI constatent que certaines mesures ont contribué à contenir la dépréciation et les pressions inflationnistes, tout en soulignant le maintien des dépôts gelés et les difficultés du secteur bancaire. Ce constat daté ne constitue ni une résolution de la crise ni une prévision. Il interdit en revanche de raconter toute la période comme une aggravation identique et permanente. [19]

Un autre repère de 2024 concerne les comptes de la banque centrale : la BDL adopte le taux de 89 500 livres pour un dollar dans son bilan à compter du 31 janvier 2024, selon la décision du 15 février. Il s’agit ici d’un fait comptable historique, et non d’un cours de change proposé au lecteur. [20]

La multiplication des prix en dollars ne signifie pas que la livre ait disparu juridiquement. Elle montre que les fonctions de la monnaie — compter, payer, conserver de la valeur — peuvent se répartir entre plusieurs instruments. Pour ceux dont le revenu reste en livres, cette répartition a des conséquences très concrètes. L’histoire monétaire concerne autant la possibilité d’acheter et de retirer son épargne que le chiffre imprimé sur le billet.

12 / Histoire de la livreLire une monnaie : cinq détails qui changent le récit

L’émetteur. Banque de Syrie, Banque de Syrie et du Grand-Liban, Banque de Syrie et du Liban et Banque du Liban ne sont pas des variantes interchangeables d’un même nom. Leur succession situe une émission dans une histoire institutionnelle. Un billet ancien peut donc éclairer une transition politique à condition de ne pas le dater uniquement par son apparence.

La date. Le millésime d’une pièce ou la date imprimée d’un billet ne se confondent pas systématiquement avec la mise en circulation du type. Une série peut être réémise, avec des signatures différentes, sans que son grand motif change. Les listes officielles d’émissions donnent une base de comparaison, tandis que l’exemplaire lui-même permet de vérifier le détail.

Le support. Métal, papier et polymère répondent à des contraintes différentes. Dans un billet, il faut distinguer le filigrane formé dans le papier, les motifs imprimés et une éventuelle fenêtre transparente. Ces observations expliquent une technique ; une photographie à l’écran ne constitue pas une authentification.

La valeur. Cent piastres font une livre, mais cent livres de 1964 et cent livres d’une autre époque n’ont pas le même pouvoir d’achat. Aucune comparaison de valeur réelle ne se déduit du seul nombre. La conservation d’une pièce après son retrait des achats courants fait passer l’objet de l’usage à la mémoire.

L’image. Cèdre, colonnes antiques, drapeau ou bâtiment d’institution racontent des manières de représenter le pays. Leur persistance donne à la livre une épaisseur que les seules courbes de change ne peuvent exprimer. Des cités portuaires au billet commémoratif, ces petits objets conservent des traces de gestes, de savoir-faire et d’appartenances.

Repères chronologiques

Les étapes du récit ; les références détaillées figurent dans les chapitres.
DateÉvénement
Ve s. av. J.-C.Monnaies des cités phéniciennes.
1919–1920Émissions de la Banque de Syrie ; organisation du système du mandat.
1924–1925Pièces du Grand-Liban et billets à son nom.
1937–1939Convention préparant une émission libanaise distincte ; changement de nom de la banque.
1943Indépendance politique.
1948–1949Accord avec la France et séparation d’avec le franc.
1963–1964Création juridique, puis ouverture de la Banque du Liban.
1978 / 1988Billets de 250 livres, puis de 500 et 1 000 livres.
1993–1994Introduction des grandes coupures de 5 000 à 100 000 livres.
1997Fixation de l’ancrage officiel à 1 507,5 livres pour un dollar.
2013–2015Trois billets commémoratifs en polymère.
2019Début de la crise bancaire et monétaire.
2023–2024Modifications des références officielles et comptables.

Sources et crédits

  1. Banque du Liban — Collections du musée / Museum collections
  2. Münzkabinett Berlin — Tyr, 104–103 av. J.-C. / BCE, objet / object 18202643
  3. British Museum — Bronze de Tyr sous Domitien / Tyre bronze under Domitian, G.5149
  4. Banque du Liban — Historical Development of the Lebanese Pound
  5. Bechara Karam, Revue juridique de l’USEK, 2020 — genèse monétaire, note 26 / monetary origins, note 26
  6. Padres Hana — Cinq piastres de 1924 / Five piastres of 1924
  7. Archives économiques et financières françaises — Monnaies, série H, H-21, 215
  8. Banque du Liban — Banknotes & Coins
  9. Banque de Syrie et du Liban — Une livre de 1964 / One pound dated 1964
  10. Banque des règlements internationaux / Bank for International Settlements — Payment systems in Lebanon, 2003
  11. Banque du Liban — List of Banknotes Issuances
  12. Banque du Liban — Cent livres de 1964, revers / 1964 hundred pounds, reverse
  13. FMI / IMF — Lebanon: 2023 Article IV Consultation, rapport / report 23/237
  14. Banque du Liban — List of Lebanese Coin Issuances
  15. STJMLCC — Pièce de 250 livres, 2000 / 250-pound coin, 2000 (notice uniquement / record only)
  16. Banque du Liban — Commemorative Banknotes, 2013–2015
  17. De La Rue — Communiqué du 9 avril 2014 / Release of 9 April 2014, reproduit par / carried by MarketScreener
  18. FMI / IMF — 2023 Article IV, Informational Annex
  19. FMI / IMF — Staff Concludes Visit to Lebanon, 23 mai / May 2024
  20. Banque du Liban — Monthly Bulletin 361, juin / June 2024, notes méthodologiques / methodological notes