Un papier signé dans une ville assiégée, une pièce frappée à Omdurman, du coton sur un billet vert : l’histoire de la livre soudanaise se lit dans des objets autant que dans des réformes.
01 / SDGAvant la livre : les richesses et les comptes du Nil
Bien avant l’apparition d’un billet soudanais, le Nil est un axe d’échanges. Les sociétés de Kerma, puis les royaumes de Koush, se trouvent au contact de l’Égypte et de routes africaines. Or, ivoire, bétail et objets précieux circulent dans des relations qui mêlent commerce, pouvoir et tribut. Cette profondeur historique ne transforme pas pour autant chaque lingot ou chaque objet échangé en une « première livre » : la devise nationale est bien plus récente.
La Nubie historique recouvre des territoires aujourd’hui partagés entre le Soudan et l’Égypte. Il faut éviter de projeter les frontières contemporaines sur ces réseaux anciens. Les richesses dont témoignent les sites de Kerma, Napata ou Méroé appartiennent à l’histoire des échanges de la région, sans constituer une succession continue de monnaies nationales.
Compter une valeur ne signifie pas toujours payer en pièces
Pour le Moyen Âge nubien, les documents de Qasr Ibrim ont renouvelé l’interprétation d’une économie longtemps décrite comme essentiellement fondée sur le troc. Ils font apparaître des prix, des dettes et des références à l’or ou à l’argent, au sein de transactions où les paiements peuvent aussi s’effectuer en produits. La rareté des pièces dans les fouilles ne suffit donc pas à prouver l’absence d’une pensée monétaire.
Cette distinction accompagne toute l’histoire qui suit : une unité sert à compter ; un objet permet de payer ; une institution fixe ou garantit les règles. Ces trois fonctions peuvent se rejoindre, mais elles ne naissent pas nécessairement ensemble.
02 / SDGAu XIXe siècle, un carrefour de monnaies
À partir de la conquête turco-égyptienne de 1820–1821, les liens administratifs avec l’Égypte prennent une importance croissante. Pourtant, l’espace soudanais ne forme pas un marché où chaque transaction se réglerait partout dans la même monnaie. Les circulations suivent le fleuve, les pistes caravanières et la mer Rouge ; les habitudes de paiement dépendent des lieux et des partenaires.
Les monnaies égyptiennes côtoient notamment des pièces d’argent de commerce. Le thaler de Marie-Thérèse, connu bien au-delà des frontières des Habsbourg, illustre la manière dont une pièce peut être recherchée pour son métal et sa réputation plutôt que pour l’autorité du souverain représenté. L’étude soudanaise de 2025 consacrée à l’histoire de la circulation monétaire décrit cette diversité, plutôt qu’une unité précoloniale imaginaire.
Le mot « piastre », souvent transcrit qirsh ou qurush selon les formes retenues, traverse plusieurs de ces systèmes. Sa présence sur deux pièces n’implique cependant ni le même poids, ni le même métal, ni la même valeur effective. Lire une monnaie ancienne exige d’abord de retrouver son contexte.
03 / SDG1884 : une promesse de paiement dans Khartoum assiégée
En 1884, Charles George Gordon revient à Khartoum comme gouverneur général, dans le contexte de l’insurrection conduite par Muhammad Ahmad, le Mahdi. La ville assiégée émet du papier de nécessité. Un exemplaire de 2 500 piastres conservé au Powerhouse Museum témoigne directement de ces émissions signées par Gordon.
Le billet de 1 000 piastres reproduit ici appartient à cette même histoire de papier d’urgence. Ce n’est pas encore le billet d’une banque centrale soudanaise indépendante : son autorité repose sur la promesse inscrite, les marques administratives et la confiance que peut inspirer l’émetteur dans une ville isolée.

Le contraste avec les billets ultérieurs est saisissant. Peu de couleurs, pas de paysage national déployé sur toute la surface : le texte et les sceaux accomplissent l’essentiel du travail. Le papier sert à prolonger les paiements lorsque la disponibilité du métal et les communications deviennent problématiques. Khartoum tombe en janvier 1885 ; l’objet conserve la trace d’un ordre administratif sur le point de disparaître.
04 / SDGLa Mahdiya : frapper monnaie pour affirmer l’autorité
Le mouvement mahdiste ne se contente pas de renverser l’administration existante : il produit aussi ses monnaies. Les collections du British Museum conservent des émissions attribuées à Muhammad Ahmad, notamment frappées à Khartoum. Après sa mort en 1885, son successeur Abdallahi ibn Muhammad poursuit la construction de l’État depuis Omdurman.

Le monnayage de 20 qurush est particulièrement parlant. Ses inscriptions, ses dates et son lieu de frappe mettent le pouvoir en circulation, au sens propre. Mais la valeur proclamée ne suffit pas à obtenir l’adhésion : les variations de la teneur en argent et les réactions des marchands deviennent des questions politiques. Les recherches sur le Trésor mahdiste montrent la tension entre projet idéologique et financement quotidien de l’État.
Pour le collectionneur, une date en chiffres arabes ou une année de règne ne se convertit pas toujours mécaniquement en une année grégorienne unique. Des types et des variantes coexistent. L’exemplaire photographié est donc présenté avec son attribution au règne, sans lui inventer une précision chronologique.
05 / SDG1899–1960 : de la livre égyptienne à l’institution nationale
Après la défaite de l’État mahdiste, le condominium anglo-égyptien est établi en 1899. La livre égyptienne occupe une place centrale dans la circulation. La présence britannique ne signifie donc pas que la livre sterling ait été simplement rebaptisée « soudanaise ». Le nom partagé de pound ne doit pas masquer la distinction des émetteurs et des systèmes.
1956 et 1957 : deux repères à distinguer
L’indépendance du 1er janvier 1956 ouvre une nouvelle histoire institutionnelle. Le musée de la Banque centrale classe les premières émissions nationales sous 1956. Le rapport annuel de la Banque des règlements internationaux de 1958 situe au 8 avril 1957 la substitution de la nouvelle monnaie soudanaise à la monnaie égyptienne, à parité. Date portée par une émission, création d’un dispositif et remplacement effectif ne sont donc pas des repères interchangeables.
La première livre, désignée rétrospectivement par le code SDP, se divise en 100 piastres, avec des petites valeurs en milliemes. Les pièces de bronze et de cuivre-nickel rappellent l’importance de la monnaie d’appoint : une monnaie nationale doit permettre de rendre la petite monnaie autant que de payer les grandes dépenses.
BIS · 1958 · Deutsche Bundesbank · CBOS · Musée / Museum
Mamoun Behairy et la Bank of Sudan
Le Sudan Currency Board assure d’abord l’émission. La loi de 1959 prépare ensuite une banque centrale, qui ouvre le 22 février 1960, avec Mamoun Behairy comme premier gouverneur. Elle rassemble des fonctions auparavant réparties entre plusieurs organismes et la National Bank of Egypt. Le nom de l’émetteur sur les billets devient un indice de cette construction institutionnelle.
06 / SDGLes billets comme portrait du pays
Les billets ne racontent pas seulement une succession de gouvernements. Ils composent un paysage de travail, de routes et d’institutions. Dans la série de 1987, la coupure d’une livre associe le coton, une carte nationale et un décor géométrique. La face en anglais montre le siège de la Bank of Sudan : l’autorité monétaire devient une architecture reconnaissable.


La carte mérite que l’on s’y arrête : elle représente le pays avant la séparation de 2011. Elle situe ainsi le billet dans une géographie politique disparue. Le coton, lui, évoque une activité agricole ancienne dans l’histoire économique du pays. Lire l’image permet de sortir d’un récit réduit aux seules crises.
Une fraction de livre sur papier
La coupure de 25 piastres de la même période offre une autre entrée. Un quart de livre est encore assez important pour être imprimé. Sur une face, des dromadaires et une carte ; sur l’autre, le bâtiment de la banque. L’arabe et l’anglais occupent des faces distinctes, tout en identifiant un même instrument de paiement.


Ces objets montrent pourquoi il faut conserver les deux faces d’un billet dans un dossier historique. Une seule image ferait perdre soit la scène nationale, soit le nom anglais de l’institution, soit l’organisation des valeurs. Les signatures, numéros et filigranes servent également à distinguer les émissions et les variantes.
07 / SDG1976 : un oiseau rare sur une valeur singulière
Une pièce de 2½ livres datée 1976 se distingue des petites monnaies destinées aux achats courants. La valeur inhabituelle attire l’œil ; la représentation d’un bec-en-sabot conduit vers le patrimoine naturel des zones humides de la région.

L’autre face présente l’emblème national au messager sagittaire, les ailes déployées. Les deux oiseaux ne jouent pas le même rôle : l’un est le sujet naturaliste de l’émission, l’autre relève de l’héraldique nationale. Les confondre ferait disparaître l’intérêt de la composition.
Le relief, la bordure perlée et les surfaces contrastées rendent visibles les choix de fabrication d’une monnaie de collection. Une telle pièce ne doit pas être utilisée comme preuve de ce que chacun portait dans sa poche en 1976 : collection et circulation ordinaire répondent à des usages différents. La photographie documente ici un objet précis, sans fournir à elle seule son tirage ni son atelier de fabrication.
08 / SDG1992–2007 : le dinar et la fabrication des billets
En 1992, le dinar, code SDD, remplace progressivement l’ancienne livre : 1 dinar vaut 10 livres SDP. Le changement intervient sous le régime d’Omar el-Béchir. Son contexte politique compte, mais il ne suffit pas à transformer tous les usages régionaux en l’expression d’une identité unique.

La petite pièce d’un dinar photographiée ici, datée 1994, offre une manifestation concrète de la nouvelle unité. La simplification des chiffres facilite l’écriture de certains montants ; elle ne crée, par elle-même, aucune richesse supplémentaire. Si un prix de 100 anciennes livres devient 10 dinars, la division concerne simultanément les prix et les sommes possédées.
CBOS · Musée / Museum · Deutsche Bundesbank
Imprimer au Soudan
La Sudan Currency Printing Press indique avoir commencé l’impression de billets dans le pays en 1994. C’est un jalon industriel distinct du changement d’unité de 1992. L’entreprise décrit aussi l’emploi de papiers améliorés et de dispositifs de sécurité pour les fortes coupures en dinars.
Il faut distinguer trois rôles : la banque centrale décide et émet ; l’imprimeur fabrique les billets ; l’atelier monétaire frappe les pièces. Une pièce d’un dinar et un billet de mille dinars peuvent relever du même système tout en exigeant des équipements et des savoir-faire différents.
09 / SDG2005–2007 : une livre pensée pour la paix
L’accord de paix global de 2005 prévoit une nouvelle monnaie commune. Dans ses orientations pour 2007, la Banque centrale annonce une série destinée à exprimer la paix, l’unité, le développement et la diversité culturelle. La nouvelle livre SDG entre dans la circulation en janvier 2007 ; le remplacement se déroule par étapes.
Les textes officiels prévoient la coexistence temporaire avec le dinar et le retrait de plusieurs monnaies utilisées dans le Sud, dont l’ancienne livre. Cette pluralité aide à comprendre l’objectif : reconstruire une référence partagée dans un pays où la guerre a séparé les circuits de paiement.
1 livre SDG = 100 dinars SDD = 1 000 anciennes livres SDP.
Exemple purement comptable : 5 000 livres SDP correspondent à 500 dinars, puis à 5 livres SDG. Il ne s’agit ni d’un cours de marché, ni d’un gain de pouvoir d’achat.
Le rapport annuel 2007 confirme la conversion de 100 dinars pour une nouvelle livre. Le retour du nom ancien ne rétablit donc pas la valeur de la première livre. Les codes monétaires permettent de distinguer ce que le langage courant appelle dans les deux cas une « livre ».
10 / SDG2011 : deux pays, deux livres
Le Soudan du Sud devient indépendant le 9 juillet 2011 et se dote d’une monnaie propre, la livre sud-soudanaise, code SSP, émise par la Bank of South Sudan. La livre soudanaise SDG demeure celle du Soudan. Leur nom commun ne permet pas de les utiliser indifféremment.
Le Soudan renouvelle également ses billets en juillet 2011, à parité avec la série précédente. Il s’agit d’un remplacement de billets, sans la suppression de deux zéros qui caractérisait 2007. Certaines descriptions parlent d’une « troisième livre » : pour suivre les comptes, il faut surtout retenir la continuité de l’unité SDG.
Bank of South Sudan · IMF · Metadata
La séparation modifie profondément les ressources extérieures et budgétaires du Soudan. Le FMI décrit en 2012 les effets de la perte de recettes pétrolières et les tensions qui en résultent sur les réserves et la monnaie. Il serait cependant trompeur de confondre part de production, part des exportations et part des revenus publics : ce sont des mesures différentes.
Pour les habitants, le changement de série ajoute une question très concrète à celle des frontières : quels billets déposer ou échanger, et auprès de quelle institution ? Le dessin national, les réseaux bancaires et la reconnaissance du papier se retrouvent étroitement liés.
11 / SDGDes réformes récentes au billet daté juin 2024
La transition ouverte en 2019 s’accompagne d’efforts de réforme. En février 2021, l’unification du change officiel et du marché parallèle est saluée par le FMI. Elle ne constitue pas une nouvelle unité monétaire : les comptes continuent d’être exprimés en SDG.
La guerre commencée le 15 avril 2023 bouleverse ensuite les paiements, l’accès aux banques et la circulation des biens. L’analyse de l’UNICEF montre combien les perturbations budgétaires et monétaires affectent les services et les ménages. L’histoire ne se résume pas à un pourcentage d’inflation : pouvoir atteindre une agence ou effectuer un transfert devient aussi décisif que posséder des billets.
La date du dessin et celle de l’annonce
Le 9 novembre 2024, la Banque centrale annonce un nouveau billet de 1 000 livres portant la date juin 2024. Ses motifs comprennent un port, un silo à grains et des lingots d’or ; le dos représente la Banque centrale. L’annonce distingue le papier à remplacer, son dépôt en compte et la future cessation de son pouvoir libératoire.
La circulaire du 23 décembre 2024 prolonge l’opération d’échange : l’histoire d’un retrait se lit donc dans une suite de décisions. Ces documents sont cités comme jalons historiques, sans en tirer une liste de billets acceptés en tout lieu en octobre 2026. Les motifs donnés par l’institution pour le remplacement restent ses propres déclarations.
12 / SDGReconnaître une monnaie, lire son histoire
| Repère | Unité ou émission | Ce qui change |
|---|---|---|
| 1884 | Papier de siège, en piastres | Une émission d’urgence locale |
| 1956–1957 | Première livre, SDP | Émissions nationales ; substitution à la livre égyptienne à parité |
| 1960 | Bank of Sudan | Une banque centrale reprend les fonctions d’émission |
| 1992 | Dinar, SDD | 1 SDD = 10 SDP |
| 2007 | Nouvelle livre, SDG | 1 SDG = 100 SDD |
| 2011 | Nouvelle série soudanaise | Remplacement à parité ; SSP distinct au Soudan du Sud |
| 2024 | Billet de 1 000 livres renouvelé | Changement de type et opération de retrait, sans nouvelle unité |
Quatre indices à regarder
Commencer par le nom de l’émetteur, puis lire l’unité, la date et les images. Une même valeur faciale peut appartenir à des systèmes incomparables. Une carte, un bâtiment ou une récolte peuvent, à leur tour, raconter le territoire et les ambitions d’une époque.
La livre soudanaise réunit ainsi plusieurs histoires : celle des échanges nilotiques, celle de la souveraineté et celle des gestes ordinaires du paiement. Les objets conservés permettent d’en suivre les changements sans réduire le Soudan aux difficultés de sa période récente.
Les photographies de ce dossier sont conservées localement et consultables hors connexion. Les séries récentes sont décrites à partir des sources officielles : le statut de reproduction des dessins postérieurs au 18 décembre 1996 restant incertain dans la documentation consultée, leurs images ne sont pas reproduites.
Sources et crédits
Dossier documentaire vérifié le 15 octobre 2026. Les liens externes permettent de consulter les références ; la lecture du récit et des photographies ne nécessite aucune connexion.
- Mission archéologique suisse de Kerma — History
- Metropolitan Museum of Art — The Land of Nubia
- Giovanni R. Ruffini, Medieval Nubia: A Social and Economic History, Oxford University Press, 2012
- Geoffrey Khan, Arabic Documents from Medieval Nubia, 2024
- Université internationale d’Afrique — histoire de la circulation monétaire au Soudan, 2025
- Powerhouse Collection — 2500 piastres, Khartoum, 1884, objet 2009/2/1-1
- British Museum — monnaies de Muhammad Ahmad al-Mahdi
- Ahmed Ibrahim Abushouk, Ideology Versus Pragmatism — the Case of the Mahdist Public Treasury in the Sudan (1881–1898)
- Banque des règlements internationaux / BIS — 28th Annual Report, 1958
- CBOS — monnaies après l’indépendance / post-independence currency museum
- CBOS — About Central Bank of Sudan
- CBOS — Banknotes, catalogue historique
- Sudan Currency Printing Press — Our Achievements
- CBOS — Policies for 2007, Fourth Pillar (28 December 2006)
- CBOS — Annual Report 2007, conversion SDD/SDG
- Bank of South Sudan — Key Milestones
- IMF — Exchange Rate Database, Country Notes (Sudan)
- IMF — 2012 Article IV Consultation with Sudan
- IMF — Press briefing, 25 February 2021, exchange-rate unification
- UNICEF — The Impact of Sudan’s Armed Conflict on the Fiscal Situation and Service Delivery, 2023
- CBOS — communiqué du 9 novembre 2024 / announcement of 9 November 2024
- CBOS — circulaire 4/2024, prolongation de l’échange / exchange extension, 23 December 2024
- Wikimedia Commons — Banknotes of Sudan, statut des dessins monétaires / currency-design status
- Deutsche Bundesbank — Metadata on exchange rate statistics, Sudan
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